L’action de peindre des tableaux est un enfantillage et une peinture ne fait
par conséquent jamais trop enfantine pour être véridique et si pour peindre
on y met trop le sérieux des grandes personnes ce n’est plus qu’un simulacre
de la chose.

– Gaston Chaissac


Pour une peintre, l'activité quotidienne est son pain quotidien,- sa matière première, l'aliment vital dont se nourrit l'œuvre alimentée par cet incessant processus qui se répète jour après jour. Toutefois, à la différence de l'artisanat, fut-il le plus abouti ou raffiné, l'acte pictural est liée à l'aventure historique de l'invention. Le peintre invente à la fois le sujet à voir rendu visible et l'œil susceptible de voir ce révélé. La fameuse facture cherche à tout moment la fracture formelle, pour recomposer, réorganiser et créer une nouvelle dynamique, un nouveau langage, une manière neuve de montrer. Le vingtième siècle dans ses nombreuses innovations a, dans ses plus importantes, généralisées le détournement et le montage. Le collage Picasien ou Max Ernstien procède de l'un et de l'autre. Le peintre est dans ce paradoxe de chercher la maîtrise qui l'amène à la répétition et l'échappement, pour déjouer la sclérose formelle, son académisme. Pour le peintre qui fabrique au quotidien de nouvelles manières de percevoir les petites choses familières, c'est une question de liberté, d'émancipation par rapport à son propre passé. Cette interprétation de forme détournée n'est pas nouvelle, Léonard de Vinci conseillait aux peintres de chercher leurs sujets dans les images accidentelles des vieux murs imbriquées de taches et faits de pierres mélangées. Piero Di Cosimo se faisait apporter les crachats des malades des hôpitaux. Sur les murailles couvertes d'ordure, il voyait les plus belles choses du monde, des chevaux, des batailles, des villes fantastiques, des paysages immenses. Avec un bel esprit de suite, Lisa Salamandra après sa série : Femmes, poursuit son inventaire, en se servant du papier d'emballage de son pain comme d'une toile de fond tonique, jour après jour, de façon presque calendaire, elle compose un petit théâtre quotidien, une petite danse anecdotique, une manière de journal d'une pate levée après levée d'une rare inventivité. Est-ce la fragilité du support qui l'a conduit à cette délicatesse de traitement, cette économie, cette légèreté d'infante et cette gravité de femme gravide ? Cet enfantillage, et ce maternage entre ses mains, paraissent inépuisables… miraculeux… la voilà la vraie multiplication des pains… Pourtant le dessin et ses desseins ne laissent d'être complexes, il suffit de regarder la sibylline planche datée du 12 Juillet, outre la revalorisation du motif imprimé, par la rupture de symétrie, on notera l'habileté remarquable du dessin par transparence, le même que celui des enfants et des maîtres schizophrènes de la collection Prinzhorn, celui de l'Être de la Voyante, mais surtout l'ambiguïté de la figure anthropomorphe, en double féminin ? S'embrassant, se nourrissant bouche à bouche de ce pain même, comme la forme phallique détournée pour une nouvelle langue en bouche et en bouchée ? La formule utilisée pour la représentation de la tête est du reste très proche de celle d'Aloïse dans ses baisers, celle de la fusion. Mais l'espèce d'enchantement qui se dégage de cette planche tient sans doute à l'érotisation généralisée des formes. Bien que succincte, c'est une œuvre jubilatoire.Ce qui est remarquable dans cette série, c'est l'expérimentation formelle du style qui semble s'être émancipé de toutes contingences, grâce à ce prétexte comme d'un pré -image, pour une fournée ininterrompue d'un imagier de l'inconscient, un alphabet fantasmatique en fermentation, un accouchement quotidien d'une lignée en lice- le croissant, a t'il trouvé dans la parturiente l'écho d'une partition génésique ? Voilà en tout cas un exemple inédit d'art domestique qui lie la polymorphie de la représentation à celle de la polysémie de la vue. Gageons qu'à son tour, légitimement Lisa Salamandra puisse récolter le fruit de son labeur.

Gérald Stehr